La plupart des Wallons et les Bruxellois sont bien conscients de la crise depuis 2008, mais n’imaginent pas du tout la faiblesse structurelle du tissu économique de leurs régions : la sécurité sociale fonctionne encore suffisamment, les années fastes ont permis à la classe aisée d’amasser de l’argent, la Flandre finance la Wallonie et nos politiques ont l’art de camoufler les difficultés.

Malgré plus de 50 ans de crise structurelle, beaucoup de Wallons et de Bruxellois (de moins en moins) refusent, encore aujourd’hui, de croire que leur région est en grande difficulté économique. Pourquoi ?

  • Notre sécurité sociale généreuse a permis de laisser croire que tout allait bien
    Notre sécurité sociale est un outil merveilleux de solidarité, un des meilleurs au monde. Difficile de croire que nous soyons en réelle difficulté économique dans ces conditions. Elle fonctionne quasiment sur le même modèle depuis 1947 ! Elle est pourtant gravement menacée essentiellement pour deux raisons. Les recettes diminuent, notamment parce qu’il y a moins de cotisations ONSS, et les dépenses augmentent, entre autres à cause du vieillissement de la population, du dumping social et de la fraude sociale (travail au noir). La fraude représenterait entre 3% à 20% de notre PIB … selon les sources.
  • Les années fastes des 30 glorieuses ont occulté l’impact réel de la crise
    Le citoyen de base ne se préoccupe pas beaucoup des grandes décisions macroéconomiques ni de la politique… tant qu’il a de quoi assurer ses besoins minimums. Dans les années 60-70, la société de consommation explose et émerveille la population : electroménager, radio-télévision, auto, gadgets de toute sorte… A cette époque, les femmes entrent de plus en plus sur le marché de l’emploi notamment dans le domaine des services typiquement le secteur pourvoyeur de main d’œuvre féminine, et assure un revenu supplémentaire en famille. Les revenus moyens par famille augmentent. La classe moyenne se constitue rapidement. Le pays dépense beaucoup, il construit des infrastructures, des autoroutes éclairées, une université, des hôpitaux performants, de multiples écoles… Et quand, on est un peu serré au niveau du budget… un petit déficit arrange les comptes ce qui, année après année a propulsé la dette de l’Etat largement à plus de 100 % du PIB dans les années 80-90. Il a fallu près de 10 ans (de 1997 à 2007) pour la faire passer à 85 % avant la crise bancaire… Maintenant, elle est à nouveau à plus de 105 %.
  • Le patrimoine des baby-boomers aide les jeunes générations
    La génération des baby-boomers a amassé, durant les décennies d’essor économique, de véritables bas de laine. Les réserves en Belgique sont de l’ordre de 2000 milliards. Les banques enregistrent des comptes d’épargne réglementés en avril 2013 pour un montant de 243 milliards d’euros. Sans compter les biens immobiliers et mobiliers (actions, sicav…). Selon un économiste du Gresa (groupe de recherche pour une stratégie économique alternative), les Wallons disposent d’un actif estimé à 130 milliards d’€ dont de l’épargne, de l’immobilier et des comptes courants. Ce qui représente en moyenne 36.700 € par Wallon, y compris les nouveau-nés. Cette énorme masse d’argent adoucit aujourd’hui la vie d’une partie non négligeable de la population notamment de la nouvelle génération. Beaucoup de jeunes qui entrent dans la vie active sont aidés financièrement par leurs parents. Cela masque le fait que la plupart d’entre eux seront dans l’impossibilité, comme l’ont été leurs parents, de vivre dans un réel confort. Car non seulement ces fortunes ne sont pas également réparties, mais surtout la pompe à fric qui les génère se tarit. Et donc si les générations actuelles en profitent, il est peu probable que les générations futures puissent bénéficier des mêmes coups de pouce financiers. Cette aisance financière intra familiale ne pousse pas non plus à considérer la situation comme sérieuse et nécessitant une thérapie de choc.
  • La Flandre finance la Wallonie-Bruxelles
    • Les transferts de la Flandre vers la Wallonie, Bruxelles sont aujourd’hui estimés entre 6 et 7 milliards d’€. En effet, chaque travailleur salarié verse, par prélèvement automatique sur son salaire, 13,07 % de ses revenus dans le pot commun (1 seul pot pour toute la Belgique) de la sécurité sociale. Quand quelqu’un est malade, est au chômage, a des enfants, ou devient pensionné, l’ONSS lui rembourse une partie de ses frais médicaux via sa mutuelle, lui verse une allocation de chômage, ou une allocation familiale, ou une pension de retraite. Il se fait que les Flamands versent à l’ONSS, beaucoup plus qu’ils ne consomment. Quant aux Wallons, c’est exactement l’inverse. La différence = 6 à 7 milliards.
    • Les lois de financement qui définissent ce que le Fédéral reverse à chaque région, ont été longtemps favorables aux Wallons, d’environ 1 milliard par an. Mais la 6° réforme de l’Etat, entrée en vigueur en 2014, modifie fondamentalement ces mécanismes. En 2024, les transferts nord-sud vont commencer à diminuer sérieusement.
    • Les hommes politiques ont l’art de camoufler. Plutôt que d’expliquer à la population que notre économie est très malade et nécessite une médication radicale, une mobilisation générale de tous les acteurs économiques, avec de l’initiative privée, de l’esprit d’entreprendre, avec des fermetures de filières professionnelles non rentables, des réorientations, des changements de mentalités… la classe politique, dans son ensemble, a préféré occulter certaines réalités inéluctables, reporter les décisions douloureuses à plus tard (50 ans !!!). L’objectif est : ne pas choquer leur électorat, viser leur réélection en diffusant des discours lénifiants, fatalistes, anesthésiants qui ne sont pas propices à une réelle prise de conscience.